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[Convelio x Artistics] Episode 1 - Portrait de Sonia Rameau

Bérénice Robaglia

Artistics x Convelio

Entrepreneuse, artiste et professionnelle du web (Notrefamille.com, Cadeaux.com, Youscribe), Sonia Rameau décide en 2013 de mettre son expertise du net au service de l’art en fondant Artistics, l’une des premières galeries d’art contemporain en ligne. Elle construit avec d’autres passionnés une plateforme sur laquelle on peut découvrir, visionner et acheter des œuvres d’art uniques en photographie, sculpture et peinture. Visionnaire, elle a su très vite identifier des outils numériques permettant aux collectionneurs de découvrir virtuellement l’univers de plusieurs artistes - une quarantaine aujourd’hui - notamment grâce à la présentation de vidéos dans chaque atelier d’artiste et à un dispositif d’affichage à 360° pour la sculpture et 5D pour la peinture.

Sonia, j’ai lu que vous étiez sculptrice et amatrice d’art, quel était le plus gros problème que vous souhaitiez combler lorsque l’idée d’Artistics vous est venue ?

Davantage qu’un problème à combler, il s’agissait pour moi de saisir une opportunité. Celle de mettre à profit la puissance de diffusion du web pour faire connaître des artistes qui ont beaucoup de talent mais trop peu de visibilité. Le marché traditionnel de l’art contemporain est très pyramidal et seulement une minorité d’artistes, soutenus par un réseau de grandes galeries, de grands collectionneurs et de grands musées, accèdent à une visibilité internationale. Même les médias spécialisés ont pour la plupart renoncé à faire découvrir de nouveaux talents et parlent uniquement des artistes qui bénéficient déjà du soutien de ces réseaux. Il m’a semblé que le web permettait de changer cela et cette idée a été le point de départ d’Artistics.

A cheval entre deux mondes, quelle est votre vision sur la digitalisation du monde de l’art ? Quelles sont les grandes opportunités à saisir selon vous ?

Le marché de l’art est sans doute l’un des derniers marchés à ne pas avoir fait sa révolution numérique. Le premier constat que l’on peut tirer est que tout reste à faire et à inventer. Le marché de l’art en ligne n’est déjà plus si embryonnaire. La dernière étude Hiscox l’estime à 4,6 milliards de dollars, soit plus de trois fois sa valeur de 2013 ! Pourtant, dans l’écrasante majorité des cas, on continue à vendre des œuvres d’art comme on le faisait au début des années 2000, lorsque les premières initiatives ont commencé à apparaître : avec quelques photos de l’œuvre, de plus ou moins bonne qualité. Alors même que le premier frein pour de nombreux acheteurs reste l’impossibilité de « voir » l’œuvre ou la crainte qu’elle ne corresponde pas à ce qu’ils voient à l’écran. Donc l’une des plus grandes opportunités qu’offre ce marché selon moi, c’est l’innovation. Je pense que la technologie, en permettant de nouvelles modalités de visualisation et d’expérience de l’art sur écran, permettra à des acheteurs hésitants de franchir le pas de l’achat en ligne. Et dans ce domaine, nous n’en sommes encore qu’au début.

Ahn Hyun Ju atelier

Pensez-vous que ce secteur soit résistant au changement ? Si oui, pourquoi ?

Il y a bien sur une certaine résistance car le marché traditionnel a ses codes et ses pratiques, dont certains sont difficilement compatibles avec la vente en ligne. Je pense bien sûr au fait de ne pas afficher les prix, et plus généralement au fait d’entretenir une certaine opacité autour de la disponibilité des œuvres ou des ventes d’un artiste. Tout cela s’oppose me semble-t-il à la transparence qu’exige la vente en ligne. Je pense aussi que le numérique exige des compétences spécifiques, dont ne disposent pas forcément les acteurs traditionnels. Et comme la plupart des galeries ont une économie fragile, elles ont sans doute attendu que le marché ait atteint une maturité suffisante pour investir dans ce domaine, ce qui semble bien légitime.

En quoi le développement du digital change-t-il la donne sur le marché de l’art au sens large ?

Je pense justement qu’il force à davantage de transparence, ce qui me paraît une bonne chose car le marché de l’art renvoyait jusqu’ici l’image négative d’un entre-soi qui dissuadait de potentiels acheteurs. Le développement du marché en ligne permet donc à un nouveau public de se lancer dans cette formidable expérience qu’est l’achat d’une œuvre d’art, voire la création d’une collection.L’autre changement important à mes yeux est la possibilité qu’offre le web de dépasser les frontières. Aujourd’hui, des collectionneurs du Moyen-Orient, d’Amérique du Nord ou d’Asie découvrent et achètent sur Artistics les œuvres d’artistes qui, pour certains, n’ont jamais exposé en dehors de leur pays d’origine.

J’imagine que vous avez une vision sur le profil des acheteurs, quels sont-ils ?

Au bout de cinq années d’activité, nous sommes toujours surpris de constater combien les acheteurs en ligne échappent à la définition d’un profil-type. Nous comptons parmi nos clients à la fois de jeunes trentenaires qui débutent leur collection en achetant un tirage photo à 500€ et des collectionneurs avertis capables d’acheter en ligne une sculpture à plusieurs dizaines de milliers d’euros. Leur point commun, c’est d’être suffisamment à l’aise avec l’achat en ligne pour envisager d’engager un budget conséquent. C’est d’ailleurs l’un des résultats de l’étude Hiscox : en 2018, 73% des personnes ayant acheté de l’art en ligne avaient déjà acheté d’autres biens en ligne pour un montant similaire. On parle beaucoup de l’évolution des comportements d’achat, notamment chez les milléniaux, pourriez-vous nous partager vos observations sur le sujet ? D’abord, je crois que les changements que les Millennials vont apporter au marché de l’art ne se limitent pas aux comportements d’achat : les 20-40 ans ne collectionnent pas forcément pour les mêmes raisons que leurs ainés et ne sont pas sensibles aux mêmes choses. Ils n’utilisent pas non plus les mêmes réseaux pour découvrir de nouvelles œuvres ou de nouveaux artistes. Quant à leur comportement d’achat, mon expérience rejoint ce que montrent toutes les études sur le sujet : il y a moins d’a priori et de méfiance que chez les Boomers par rapport à l’achat en ligne, et en même temps, une plus grande familiarité avec le numérique qui les rend plus volatiles et plus exigeants dans leur relation avec des vendeurs.

Joachim Van der vlugt atelier

Quels sont, selon vous, les plus gros challenges pour les professionnels du marché – i.e artistes, vendeurs et collectionneurs ?

Du côté des artistes et des vendeurs, je dirais que le challenge est de trouver leur place dans un marché qui se bipolarise de plus en plus avec, d’un côté, quelques mégagaleries aux moyens presque illimités qui se disputent les faveurs des grands collectionneurs, et de l’autre un tissu de milliers de galeries aux ressources beaucoup plus limitées qui doivent faire face à des charges de plus en plus importantes (loyers des grandes villes, coût de participation aux foires, etc.) et une concurrence toujours plus féroce. Car si le web permet aux marchands d’accéder à un marché plus large, il permet aussi aux collectionneurs de traiter avec davantage de galeristes. En ce qui concerne les collectionneurs justement, les enjeux dépendent bien sûr de leurs motivations, mais de manière générale, je dirais que le principal challenge est de trouver des professionnels de confiance, capables de les écouter et de les accompagner dans la constitution de leur collection.

Pensez-vous que le transport soit un élément clé dans les échanges ?

Je dirais que cela dépend de la localisation du client. Dans le cadre d’une vente hors UE par exemple, le transport prend rapidement une place importante dans la décision d’achat car son impact sur le prix peut être conséquent. Et même quand le coût n’est pas un problème, le transport reste source d’interrogations qui, si l’on n’y répond pas avec rapidité et précision, peuvent compromettre la vente : les délais, les risques de dommage, les questions de taxes et de dédouanement génèrent des questions récurrentes de la part des clients.

Comment gérez-vous la logistique chez Artistics ? Offrez-vous du support aux collectionneurs dans leur transport ?

C’est nous qui prenons en charge la logistique de A à Z. Comme nous ne stockons que très peu d’œuvres, les pièces sont généralement expédiées directement depuis l’atelier de l’artiste jusqu’à l’adresse de livraison fournie par le client, qui peut être partout dans le monde. Chaque commande fait donc l’objet d’une estimation ad hoc, qui prend en compte les spécificités de l’œuvre (dimensions, fragilité, valeur…) et les demandes spécifiques qui peuvent être exprimées par le client (livraison à une date précise, prestation d’accrochage…).

Romain Langlois

Quels sont vos « next steps » dans le développement d’Artistics ?

Jusqu’ici, nos efforts ont porté sur la production de contenus pour permettre une meilleure découverte de l’art en ligne : visites vidéo des ateliers des artistes, vues 360° pour les sculptures, scans 5D pour les peintures… La prochaine étape sera de généraliser ces solutions à l’ensemble des œuvres présentes sur le site tout en les intégrant davantage à des parcours de visite. L’idée est d’accueillir chaque nouveau visiteur pour l’orienter plus rapidement vers des œuvres susceptibles de l’intéresser, puis de lui proposer une véritable immersion dans l’univers de l’artiste et dans l’œuvre de son choix.

9 février 2020

Bérénice Robaglia